
Histoire
De l'île de Brownsea à la crête des Bucegi.
Cent vingt ans, deux guerres mondiales, une dictature qui a interdit le mouvement pendant quatre décennies — et la même idée, inchangée : donnez à un jeune une responsabilité réelle et il deviendra un homme.
1907
Vingt garçons, une île, huit jours.
En août 1907, un général britannique de cinquante ans, revenu de la guerre d'Afrique du Sud, rassemble vingt garçons sur l'île de Brownsea, dans la baie de Poole. Fils de lords et fils d'ouvriers, mêlés à dessein. Il les répartit en quatre patrouilles — les Loups, les Corbeaux, les Taureaux, les Courlis —, désigne parmi eux un chef pour chacune, dit à chaque patrouille ce qu'elle a à faire. Puis il s'écarte.
Robert Baden-Powell avait découvert, à la guerre, que les jeunes soldats savaient exécuter des ordres mais ne savaient pas juger. À Brownsea, il renverse la méthode : au lieu de commander, il confie. Le résultat le surprend lui-même.
L'année suivante paraît Scouting for Boys, en six fascicules à quatre pence. En quelques mois, dans toute l'Angleterre, des garçons qui ne connaissaient personne du « mouvement » forment eux-mêmes des patrouilles. Ce ne fut pas une organisation lancée d'en haut : ce fut une idée qui a pris feu.
La diffusion
Comment l'idée a gagné le monde
- 1908
Scouting for Boys
Le manuel paraît en fascicules. Il s'en vend des centaines de milliers. Des patrouilles spontanées naissent en Angleterre, puis au Chili, au Canada, en Australie.
- 1909
Les filles frappent à la porte
Au rassemblement de Crystal Palace apparaissent des filles inscrites sous leurs seules initiales, pour ne pas être vues. Baden-Powell comprend et confie à sa sœur Agnes la création de la branche féminine.
- 1916
Les louveteaux et le Livre de la Jungle
Pour ceux qui sont trop jeunes pour la troupe, Baden-Powell adopte le cadre du « Livre de la Jungle » de Rudyard Kipling. Mowgli, Akela, Baloo et Bagheera deviennent pédagogie.
- 1920
Le premier Jamboree
Londres rassemble des scouts de 34 pays. Baden-Powell y est acclamé « Chef scout du monde ».
- 1922
Le livre des aînés
Paraît <em>La route du succès</em> : le scoutisme ne s'arrête pas à 17 ans, il devient Route.
- 1941
Le dernier message
Baden-Powell meurt au Kenya. Son testament aux scouts s'achève ainsi : « Laissez ce monde un peu meilleur que vous ne l'avez trouvé. »
Le scoutisme catholique
Le père Jacques Sevin et le baptême de la méthode
La méthode de Baden-Powell était chrétienne d'inspiration, mais ouverte à tous. Un jésuite français, le père Jacques Sevin (1882-1951), y vit autre chose : un instrument extraordinaire de sanctification, à condition de l'asseoir sur un socle sacramentel.
Il alla à Londres, rencontra Baden-Powell, étudia la méthode à la source, la traduisit, écrivit en 1922 son livre Le scoutisme — et fonda en 1920, avec le chanoine Cornette et Édouard de Macedo, l'association des Scouts de France.
De lui viennent les traits qui rendent le scoutisme catholique reconnaissable : la messe au cœur du camp, le cérémonial solennel de la Promesse, un répertoire de chants propre, l'idée que le chef est d'abord un serviteur, et la conviction que la nature est un lieu théologique et non un simple terrain de sport. Sa cause de béatification est ouverte ; il a été déclaré vénérable en 2012.

Un scout n'est pas un garçon qui porte un uniforme. C'est un garçon qui a compris qu'il a quelque chose à donner.
Après la guerre
Une Europe à refaire, un scoutisme à refonder
En 1956, à Cologne, de jeunes Allemands et Français — enfants de pays qui s'étaient entretués deux fois en une génération — jettent les bases d'une fédération qui veut rattacher le scoutisme à ses racines chrétiennes et à une Europe des nations réconciliées. Ainsi naît ce qui est aujourd'hui l'Union internationale des Guides et Scouts d'Europe (UIGSE-FSE).
La fédération grandit en Italie, en France, en Espagne, au Portugal, en Pologne, puis, après 1989, dans toute l'Europe centrale et orientale. En 2003, le Saint-Siège la reconnaît officiellement comme association internationale de fidèles.
Sa méthode est celle que nous employons : la Loi en dix articles, trois branches, la patrouille comme unité de base, le camp sous la tente, l'uniforme, et la vie sacramentelle au cœur de toute la pédagogie.
Le scoutisme en Roumanie
Cent dix ans, avec un trou de quarante
- 1914
Les Scouts de Roumanie
Le 12 mai est constituée officiellement l'association Cercetașii României. Le mouvement prend vite : pendant la Grande Guerre, les scouts sont courriers, brancardiers, aides d'hôpital. Le nom d'Ecaterina Teodoroiu reste attaché à cette génération.
- 1920-1930
Les années d'or
Camps, publications, jamborees internationaux. Le scoutisme devient une part naturelle du paysage scolaire roumain.
- 1937
L'absorption
Le scoutisme indépendant est dissous et absorbé dans l'organisation d'État « Straja Țării ». L'uniforme reste ; la liberté, non.
- 1948
L'interdiction
Le régime communiste interdit complètement le mouvement. Chefs, prêtres et anciens scouts prennent le chemin des prisons. Pendant quatre décennies, le scoutisme roumain ne vit que dans les mémoires et quelques familles.
- 1990-1991
La renaissance
Aussitôt après la Révolution, d'anciens scouts et de jeunes enthousiastes refont des unités dans tout le pays. On réimprime les manuels d'avant-guerre, on cherche des uniformes, on réapprend les nœuds.
- 1996
Cercetașii Munților
L'association Cercetașii Munților est fondée à Baia Mare, avec une identité catholique explicite et une pédagogie proche de celle des Scouts d'Europe.
- 2011
Le groupe de Bucarest
Le groupe bucarestois est refondé au sein de l'association et reçoit le nom de Monseigneur Vladimir Ghika, deux ans avant sa béatification dans la capitale.
- 2013
La béatification du patron
Le 31 août, à Bucarest, Vladimir Ghika est déclaré bienheureux. Les scouts sont présents, en uniforme, à la première béatification de l'histoire de la Roumanie.
Quarante ans de silence
Ce qui se perd quand on interdit un mouvement
Un régime totalitaire n'interdit pas le scoutisme par hasard. Il l'interdit parce qu'il ne peut pas le contrôler : une patrouille est un petit groupe autonome, qui choisit son chef, qui prie, et dont les membres se donnent leur parole les uns aux autres. Rien de plus dangereux pour un État qui veut des enfants formés en masse.
Ce qui s'est perdu, ce ne sont pas les tentes, c'est la continuité : la chaîne de chefs qui transmet ce qui ne s'apprend pas dans les livres — comment tenir une Cour d'honneur, comment mener une veillée, comment parler à un enfant qui pleure à deux heures du matin sous la tente, comment refuser une demande sans humilier.
La génération d'après 1990 a dû reconstruire cette chaîne presque à zéro, avec l'aide des associations de France, d'Italie et de Pologne. C'est pourquoi nos liens avec les scouts d'Europe ne sont pas un exotisme, mais une dette de reconnaissance.

La renaissance
Ce que nous avons reconstruit, pièce par pièce
Les patrouilles
La première et la plus difficile : des jeunes qui conduisent des jeunes, vraiment, pas pour la forme.
Les camps
De tentes empruntées à des camps de dix jours avec constructions en bois et en corde.
Les aumôniers
Sans prêtre, pas de scoutisme catholique. Nous avons trouvé des prêtres qui marchent en montagne.
La formation des chefs
Stages de base, stages techniques, stages d'unité — la chaîne refaite, maillon par maillon.
Le vocabulaire
Traductions, manuels, chants. Un mouvement sans langue propre ne survit pas.
Les familles
Des parents qui confient leurs enfants à une méthode qu'ils n'ont pas vécue eux-mêmes. Le plus grand acte de courage.
Et nous
Nous sommes un maillon, pas un commencement
Quand un de nos enfants noue un nœud plat au bord de la Ialomița, il refait un geste accompli à Brownsea en 1907, à Chamarande en 1923, dans les camps roumains de l'entre-deux-guerres à Bușteni et dans les forêts de la Pologne clandestine. Quand il prononce sa Promesse, il emploie presque les mêmes mots que des millions de jeunes avant lui.
Nous n'avons rien inventé. Nous recevons quelque chose et nous avons le devoir de le transmettre — si possible un peu mieux que nous l'avons trouvé.